Château de Morthemer
Valdivienne : Château de Morthemer, Baronnie fantasmée où l'architecte victorien ajouta ses propres rêves au donjon roman Une silhouette de pierre grise se profile au-dessus du petit village de Morthemer, donjon massif dont la base plonge au XIe siècle et dont la restauration XIXe constitue un cas d'école architectural : le château de Morthemer incarne le paradoxe captivant entre authenticité historique et réinterprétation romantique. Mentionné depuis 1066 sous le nom de Castrum Mortemarum, ce domaine seigneurial s'éleva progressivement du rang modeste de châtellenie au statut prestigieux de baronnie majeure du Poitou médiéval, commandant routes commerciales, taxation des sujets et allégeance féodale. Aujourd'hui encore, accolé à une collégiale dont la crypte respire encore les peintures murales gothiques du XIVe siècle, le château demeure le pivot symbolique de tout un microcosme historique—bien que demeure absolument privée interdisant l'accès intérieur aux visiteurs. Du castrum féodal à la grande baronnie : une ascension capillaire La fondation primitive remonte à la décennie 1066, au lendemain de la Conquête normande en Angleterre, période où Guillaume le Conquérant consolide le pouvoir Plantagenêt en Poitou. Morthemer s'affirme d'abord comme simple châtellenie de garnison : forteresse de deuxième ordre destinée à surveiller les passages de la vallée de la Vienne et prélever taxes sur les marchands venus de Poitiers. Puis, au XIIe siècle, survient la transformation capitale. Le seigneur du lieu fait ériger le donjon pentagonal—construction révolutionnaire à l'époque—implanté selon une logique défensive novatrice : tour romane à parements réguliers, cinq niveaux de maçonnerie, contreforts tourelles dégageant la vue défensive circulaire. En 1369, durant la Guerre de Cent Ans, le célèbre connétable John Chandos—redouté capitaine anglais des guerres continentales—choisit Morthemer comme base stratégique, y trouvant sa mort au détour d'une embuscade. Cet événement sanglant cimente le prestige belliqueux du lieu. À la fin du XVe siècle, Morthemer devient enfin baronnie officielle, dignité administrative pourvoyeuse de droit féodal, prestige seigneurial et revenus fiscaux importants. Les évêques de Poitiers, alors propriétaires, mandatent un remodelage ambitieux : addition d'un « petit château » rectangulaire, liaison architecturale par passages intérieurs, surélévation des courtines pour résister à l'artillerie émergente. L'ensemble culmine à cette date comme centre d'administration régionale de prestige égal aux châteaux de Chauvigny ou Angles-sur-l'Anglin. Boeswillwald : quand l'archéologue réinvente le Moyen Âge Le sort du château oscille après la Révolution : bien national vendu, l'acquéreur le transforme en carrière de pierre, vendant pierres de taille aux constructeurs. Le bâtiment se ruine progressivement. Survient en 1860 l'intervention décisive : Émile Boeswillwald, architecte en chef des Monuments historiques (successeur de Prosper Mérimée, collaborateur d'Eugène Viollet-le-Duc), assume la restauration. Boeswillwald incarne la doctrine du XIXe siècle : reconstruire le Moyen Âge selon une vision néo-gothique idéalisée plutôt que simplement conserver les ruines. Il impose des restaurations « abusives » selon les historiens contemporains : crénelages ajoutés, mâchicoulis reconstitués, tours couronnées selon ses propres interprétations esthétiques. Cependant, le travail de stabilisation sauva le donjon de l'effondrement, préservant les niveaux intérieurs et conservant, sous les restaurations, l'essence structurelle du XIIe siècle. Cette dualité—authenticité + réinterprétation—demeure l'une des tensions majeures de l'archéologie monumentale française. L'église Notre-Dame : crypte souterraine et peintures mystiques Miracle de conservation : l'église Notre-Dame, accolée au château depuis la fin du XVIIe siècle, demeure intégralement accessible au public. Édifice complexe stratifié : nef romane XIe siècle, transept asymétrique XIIIe siècle (côté nord plus court : adaptation au terrain rocheux), chœur hémicycle surmonté d'une crypte à trois vaisseaux datant du XIe siècle tardif. Cette crypte, destinée originellement à recevoir les inhumations aristocratiques, renferme un trésor esthétique oublié : peintures murales gothiques du XIVe siècle décrivant le Christ en Majesté entouré des quatre symboles évangélistes (lion de Marc, taureau de Luc, aigle de Jean, ange de Matthieu), doublées d'une Vierge à l'Enfant rayonnante. Découvertes accidentellement en 1978 sous le badigeon, ces fresques illustrent l'apogée du culte marial médiéval. L'église abrite également un gisant du XIVe siècle (Renée Sanglier, épouse du seigneur), tableaux restaurés offerts par l'impératrice Eugénie de Montijo (dont l'un intitulé Miracle des Perdrix), et cuve baptismale romane du XIIe siècle. Informations Pratiques Tarif : Gratuit (château extérieur visible depuis village, église libre d'accès). Horaires et accès : Église ouverte visite libre toute l'année. Château : propriété privée, accès extérieur autorisé uniquement à pied par allée nord. Parking gratuit sur Place de Morthemer, pied du site (toilettes sanitaires publiques). Terrà Aventura géocaching randonnée circuit thématique. Durée visite : 30 minutes (église crypte + observations extérieures), 1 h complète avec visite guidée historique (sur rendez-vous, contacter mairie Valdivienne 05 49 50 30 45). Documentation historique archéologique disponible à l'office tourisme Montmorillon. Où le romantisme du XIXe siècle enlace les pierres vraies du XIIe, dans un dialogue intemporel où l'archéologie française traça ses incertitudes et ses rêves gravés.
Date : Toute l'année • Tous les jours. Lieu : 16 Rue Chandos 86300 Valdivienne.